Le retour des Érinyes
Jeu et existence
Ce que nous appelons conscience est une structure psychique qui a muté et nous continuons à croire, car tel est ici le mot juste puisque nous évoquons quelque chose que nous tenons pour vrai, que la forme de la conscience qui prévalait lorsqu'elle était le "modèle du monde créé par la métaphore", ou "cette invention d'un monde analogue sur la base du langage", pour parler avec Julian Jaynes, peut encore nous servir à comprendre le monde tel qu'il se présente à nous et nous-mêmes, lors même que le langage lui-même est en train, sous nos yeux, de changer de consistance, de statut et même de fonction.
Accepter de prendre acte du fait que nous sommes les auteurs de cette nouvelle version de la série qu’il faudrait intituler "Ex-istence" n'interdit en rien de chercher à comprendre ce qui se produit chaque jour avec notre assentiment et qui a pour effet ce qu'il faut bien appeler une expropriation générale. Et plus précisément, de reconnaître que cette expropriation consiste à rendre impossible d’accéder à ce qui, jusqu’ici, constituait notre existence.
Les inventions dont nous sommes, qu'on le veuille ou non, les auteurs, puisqu’on les doit bien à des humains, et en particulier l'ensemble des appareils qui sont devenus à la fois les assistants et les co-acteurs de nos vies, ces inventions sans cesse renouvelées nous ont transformés en doubles de nous-mêmes, et en des doubles qui sont, de plus, réplicables à l'infini.
Nous ne sommes plus les auteurs de nos vies que par la ferveur avec laquelle nous faisons entrer ces vies, nos vies, dans des scénarios pré-écrits par d’autres, que l’on nous chuchote à l’oreille et aux quels nous répondons parce que nous sommes sommés de répondre.
Tous ces scénarios sont portés et transportés jusqu’à nous à travers l’espace-temps par ces appareils, aux attraits desquels, scénarios et appareils, nous nous soumettons avec une joie sans pareil puisqu’elle se fonde sur le fait que nous n’avons plus à choisir ni décider.
Libres enfin ! Voilà ce que nous « sommes » ! Quel bonheur !
Quant aux « actions » qui engageaient notre être et nos existences et nous obligeaient à l’éthique comme à la pensée, elles apparaisse
nt comme bien inutiles devant un tel bonheur. Plus besoins de décider, il n’y a qu’à faire des choix binaires, appuyer sur le bouton vert ou le bouton rouge, comme on le fait dans un jeu. Et puis on le sait bien, tout cela n’étant qu’un jeu, ce ne serait pas, finalement, pas pour de vrai.
Ce décrochage ou plus exactement, cette mutation de la forme, du statut, de la fonction et du sens même du jeu qui devient avec notre assentiments un « jeu généralisé », tel est ce que visent à saisir ces réflexions, si l’on s’accorde encore à penser, à croire même, qu’expliquer un phénomène c’est parvenir à le comprendre et que le comprendre, c’est parvenir à le contrôler et, si cela s’avère nécessaire, vital même, parvenir s’en défaire !
Rien de moins sûr pourtant. Mais comment ne pas continuer de croire à « cela », que la conscience est l’instance qui malgré ses faiblesses peut encore nous sauver ?
Les "véritables" auteurs des « nouveaux épisodes de notre vie », celle des individus comme celle de l’humanité, même s'ils n’existent qu’inclus dans la grande lignée des inventions, ont entrepris de s'approprier ce qui nous est commun, l'air, l'eau, la terre, le ciel. Et ils y parviennent aisément puisqu’ils disposent non seulement de la conception des appareils mais de leur contrôle, qu’il soit relatif à leur fonctionnement, ou à leur licence, sans parler du fait que ces appareils sont devenus la forme matérialisée moins d’un rêve que d’une drogue à l’emprise de laquelle aucun de nous n’échappe.
Le contrôle des appareils permet une surveillance, que l’on sait aujourd’hui être « intégrale », de notre vécu dont les données appartiennent littéralement à ceux qui dirigent et possèdent les entreprises qui effectuent cette surveillance, les états-nation qui assurent eux, la domination de ces entreprises sur leurs citoyens, devant, eux aussi, se soumettre à leur puissance.
Ce contrôle qui va donc de la conception à la fabrication et surtout aux règles de l’usage, s’impose comme un dispositif d’une efficacité incomparable dans la conception et la diffusion de "récits" et dans leur développement potentiellement « infini ». Ce sont eux, ces appareils, pour faire court, qui déterminent la formation, la consistance et le déploiement du « croyable disponible ». Et, ce « croyable disponible », sans sourciller nous avons, en quelque sorte désormais « de toute éternité », décidé de le faire nôtre et accepté de nous soumettre à lui, corps et âme.
Si nous accompagnons ce mouvement aveuglément, c'est parce que nous sommes convaincus qu'il est de notre devoir, qui est d’abord et aussi notre plaisir, de tenir pour une action décisive de livrer au regard de tous ce qui nous définit et nous constitue : la trame de nos existences. À défaut de pouvoir voir « le monde sans l’homme », nous nous consolons en peuplant tous les mondes passés et à venir, d’avatars de nous-même qu’il n’importe plus de juger. Leur existence numérique leur suffit. Elle est d’ailleurs la seule qui vaille. Qu’importe qui je suis puisque « je suis » ! Qu’importe ce que je suis puisque « j’apparais ». Qu’importe que je disparaisse puisque je peux réapparaître n’importe quand, n’importe où !
Le grand phantasme de pouvoir accéder au monde tel qu’il serait si l’homme n’y était pas, et qui s’assouvit faute de mieux, de voyages à l’exotisme frelaté, conduit à ne pas craindre l’extinction de l’homme même, le premier phantasme se métamorphosant en celui de « voir » le monde après l’homme, les machines et les appareils étant programmés pour rester en activité et enregistrer ce qui se passera alors. On se souviendra ici de A Zed and Two Noughts de Peter Greenaway, mais aussi du Temps de la fin de Gunther Anders.