Marc Lathuillière : De ses séances de pose chez Nadar, Balzac avait tiré une étrange théorie : nous serions composés « d’images spectrales » successives, dont chaque prise de vue nous ôterait une couche, comme on pèle un oignon. Depuis, peu de réflexions sur la photographie l’ont associée à cette notion de dévoration. Quelle expérience vécue vous a mené à cette idée d’une « image cannibale » ?

Alessandra Chiericato : L’origine du projet est un mémoire de master écrit en 2018, sur l’usage de la photographie dans les processus d’autoreprésentation. Il traitait de certaines images violentes, comme celles des performances des actionnistes viennois, mais aussi d’images politiques, en particulier celles des Brigades rouges en Italie : Le groupe terroriste a beaucoup eu recours à la photographie dans sa stratégie de communication, livrant des images directement à la presse : par exemple les polaroids qu’ils prenaient de ses prisonniers. Pour analyser cela, je me suis appuyé sur Susan Sontag, et sur sa perception de la photographie comme acte prédateur. Mais dans le même temps je me suis interrogé sur l’ancienneté de ce rapport de prédation par l’image : quelle serait son origine antérieure à la photographie ?

Ce qui m’a ramené à une expérience vécue au lycée : l’étude de La Divine Comédie de Dante. En Italie, on l’étudie trois ans de suite, et dans mon cas c’était avec un professeur vraiment passionné. Il y a dans le Chant 33 de L’enfer une image littéraire qui a généré de nombreuses images visuelles. Dante rencontre deux âmes damnées : la première, celle du Comte Ugolin, est en train de dévorer le crâne de l’autre, celle de l’archevêque Ruggeri. Ce sont des personnages historiques : la légende veut que, jeté en prison sans nourriture par l’archevêque avec ses enfants, Ugolin aurait été contraint de manger le corps de ceux-ci. Chez Dante, cette scène est une métaphore pour parler de la situation politique de son temps à Florence. Mais, par la suite, cette scène a souvent été représentée par des artistes, notamment Gustave Doré et Rodin. Il y a donc là une image, en l’occurrence une scène de cannibalisme, qui sert à raconter le réel mais qui n’est plus le réel. Et qui finit par générer d’autres images, qui elles-mêmes génèrent en abyme d’autres images, jusqu’à aujourd’hui. C’est ce que je veux dire par « image cannibale » : c’est l’image qui se nourrit d’autres images ; dans laquelle chacun vient ajouter ses connaissances, son imaginaire.

Marc Lathuillière : Donc les photographies seraient un peu des damnées condamnées à des cycles perpétuels de dévoration ?

Alessandra Chiericato : Exactement ! C’est une idée présente chez l’historien de l’art Hans Belting, dont l’anthropologie des images m’a beaucoup nourrie. Pour autant l’exposition ne montre pas d’œuvres dans lesquelles, littéralement, des photographies dévorent des images. Le propos est plus subtil, ouvert à des interprétations variées.

Marc Lathuillière : La notion de cannibalisme n’étant pas vraiment positive, on serait tenté d’interpréter votre exposition comme une réflexion critique. Vous avez évoqué les Brigades rouges, dont la révolte contre le capitalisme informationnel retournait contre celui-ci la photographie, qui en est un de ses principaux outils. De ce capitalisme cognitif, la philosophe et critique d’art brésilienne Suely Rolnik dit qu’il a développé une « subjectivité anthropophage » : une identité flexible qui, via la pop culture, se nourrit et s’hybride sans cesse de modèles prêt-à-porter, faisant de nous des zombies dévoreurs d’images flottantes. Un processus de dissolution des cadres que l’IA semble aujourd’hui porter à son climax. Par leurs couleurs vives, et les formes fluides de leurs œuvres, certaines des artistes que vous avez sélectionnées, en particulier Lucile Boiron,semblent interpréter cette idée d’un « cannibalisme numérique ».

Alessandra Chiericato : J’ai bien sûr une conscience politique, formée à l’adolescence. Elle a certainement été nourrie par les souvenirs des années de plomb, de violence et de révolte évoqués dans ma famille. Et je peux aussi comprendre qu’on interprète « l’image cannibale » comme liée au capitalisme numérique, et à l’IA. C’est une sous-couche à laquelle j’avais bien sûr pensée. Pour autant elle n’a pas été centrale dans ma recherche. Peut-être parce que je suis avant tout curatrice, et non théoricienne : mes recherches ont pour but de trouver des formes concrètes, immédiates. Et c’est ensuite, par le dialogue avec les artistes et les visiteurs, que je prends conscience des sous-couches de l’exposition.

Plus que de l’IA, je parle d’une photographie qui a déjà deux-cents ans – puisqu’on entame son bicentenaire. Quand Hippolyte Bayard, un des inventeurs du médium, réalise son autoportrait en mort, c’est déjà un acte politique : il se représente en cadavre d’une nation qui ignore son invention. Dès ses débuts, la photographie était donc dans cette dévoration de la réalité.Certes l’univers de certains artistes, comme Lucille Boiron, peut faire référence au flux du numérique. Mais à titre personnel, j’ai plus une appétence pour ce qui est de l’ordre de l’analogique, pour des pratiques actuelles de la photographie ancrées dans une connexion directe avec le médium. J’ai donc assez consciemment choisi des artistes qui travaillent la matérialité de la photographie.

Le rapport au digital se trouve peut-être plus chez Camille Benarab-Lopez, qui travaille avec des images de mauvaise qualité collectées sur Internet - une rivière, des fruits, un bouquet de fleurs, un pli de document... - fragments à partir desquelles elle crée des compositions. La photographie c’est un langage. Mais ici, on se demande ce que ces assemblages racontent. Les outils se sont perdus, le sens devient flou, et on est comme face aux souvenirs d’images cannibales.

Marc Lathuillière : Dans les pratiques cannibales, comme celles des Tupinamba du Brésil, l’autre est mangé de manière rituelle pour intégrer à soi la différence, les pouvoirs, de son ennemi. L’autre est un même légèrement différent, et c’est cette altérité réduite par la captivité dont on veut se nourrir. Photographier l’autre, surtout l’autre exotique, prolonge cet acte de cannibalisme. Par capture, on produit des doubles réduits des autres, facilement ingérables. Dans votre exposition, il y a beaucoup de doubles, à différents degrés de dévoration : chez Orshi Drozdik,Aapo Huhta ou Mélissa Boucher Morales... Et surtout dans Lust, la grande affiche de Henriette Sabroe Ebbesen, qui réinterprète au féminin le mythe de Narcisse, avec ce modèle roux qui semble dévorer sa propre image. Si manger l’autre c’est intégrer sa différence, manger sa propre image, quel type d’aliment est-ce ?

Alessandra Chiericato : Ce n’est pas une nourriture si pauvre que cela : elle génère une nouvelle version de soi-même. être parce que ce n’est pas manger exactement son reflet, mais plutôt l’image que le monde nous renvoie de nous-même, image qu’il faut se réapproprier pour devenir autre. Vous parlez des Tupinamba, chez qui le cannibalisme permet d’intégrer une meilleure version de soi-même. L’image cannibale, c’est aussi cela : l’image se nourrit d’éléments pour recréer quelque chose qui raconte tout autant l’avant que l’après de cette image. C’est un processus que l’on sent justement chez Camille Benarab-Lopez, qui par ses collectes et ses assemblages est un peu une passeuse d’images, de souvenirs, peut-être d’âmes.

Chez Mélissa Boucher Morales, le jeu de doubles intervient à plusieurs niveaux. C’est évident dans ses photographies sur miroir. Mais c’est aussi le cas du rideau imprimé, représentant deux mains dégrafant un soutien-gorge, au travers duquel les visiteurs peuvent passer. C’est un dispositif pensé avec l’artiste : j’avais déjà vu une pièce d’elle, avec plusieurs images imprimées sur un voilage, et je trouvais qu’un rideau serait intéressant pour matérialiser un seuil vers le centre de l’exposition. En le franchissant, on fait plus que se refléter dans une image : on entre dedans.

Marc Lathuillière : « L’image cannibale » comptant principalement des artistes femmes, mettant en image le nu féminin, on pense à une autre forme de dévoration par la photographie, pratique historiquement très masculine, qui traîne une histoire d’appropriation et de contrôle du corps des femmes : le male gaze. Cette problématique a-t-elle nourri votre recherche ?

Alessandra Chiericato : Bien que deux des huit artistes soient des hommes, ma réflexion est effectivement celle d’une femme, confrontée aux question du corps et du regard masculin qui se porte sur lui. Je choisi donc des artistes qui, par leurs formes et leurs thématiques, nourrissent celle-ci. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si cette question de la dévoration et de l’image intéresse plus les artistes femmes, et si elles tendent à montrer les corps par ce prisme. Il y a une nécessité pour les femmes à se réapproprier l’image, le regard sur leur corps, et même sur la maternité. Le corps nourricier est ainsi très présent chez Lucile Boiron : l’installation dans le corps de la chapelle s’intitule Mater Porosa, et certaines images sur la cimaise de droite laissent apparaître des seins, des mains et des bouches de jeunes enfants...

Mais la question peut aussi être construite par les œuvres des artistes hommes. Eli Craven traite ainsi de questions qui ont été tabou dans son enfance : la sexualité, la mort. Il avait accès chez lui à des magazines, mais des pages étaient censurées, découpées. Adulte, il a repris ce matériel, se constituant une archive de magazines, qu’il réinterprète en le couplant avec ses propres prises de vue. En jouant avec les cadres, il attire notre attention sur une ambiguïté de l’image, particulièrement sur le traitement des corps. C’est par exemple le cas de la pièce où un cadre en bois est posé sur la photo d’un visage et en occulte en partie l’œil. Elle m’évoque le passage de Un chien andalou de Luis Buñel dans lequel un œil est tranché au rasoir, suggérant qu’il faut aller au-delà de la représentation. Mais d’autres pourraient voir dans ce cadre une sorte de guillotine.

Nous sommes tentés de nous attarder, de compléter l’œuvre avec notre propre imaginaire, d’en faire surgir d’autres images. Dans la foulée, cela peut nous inviter à décortiquer le « male gaze », ou toute approche visuelle préconçue.

Marc Lathuillière : Vous parliez de sous-couches. La particularité de votre exposition est de se couler parfaitement dans l’espace de l’ancienne Chapelle de la Charité, un édifice baroque, au plan en croix et au décor exubérant. C’est un lieu propice aux mises en abyme, très théâtral – il a d’ailleurs un temps servi de salle de spectacle à l’Hôtel Jules César mitoyen. Son décorum a dû vous rappeler des lieux de votre pays de naissance. Votre exposition découle de la bourse de recherche curatoriale attribuée par les Rencontres en 2024 : le choix de ce lieu si adéquat, mais qui pourrait sembler provoquant, témoigne-t-il de la bonne compréhension du festival pour le projet si particulier qui est le votre ?

Alessandra Chiericato : Le soutien du festival s’est manifesté dès le début. Ce qui manquait était juste un lieu pour accueillir l’exposition, qui devait initialement se tenir en 2025. Et c’est vraiment un heureux hasard que la chapelle se soit retrouvée libre cette année. La proposition est d’ailleurs venue assez tard, alors que l’exposition était déjà construite sur le papier. Ça n’aurait pas été mon choix premier, et au début il m’a un peu posé problème. C’est quand même un lieu au décor très chargé, avec un sol couvert d’une moquette à motif. Mais finalement cela soutient le projet, m’ayant permis de construire un parcours entre la nef, le transept et le centre de la croix.

Il est vrai que de parler de cannibalisme dans une église, même désaffectée, avec une présence forte du corps féminin, avec des images de post-pornographie, a peut-être choqué certains. Malgré mon éducation catholique - ma famille est pratiquante - ça ne m’a pas intimidé. Il ne faut pas oublier que, dans une église, tous les thèmes que j’aborde sont déjà là, en images : l’enfer, les âmes, les corps fragmentés – les reliques -, mais aussi la maternité, l’incarnation et la dévoration - le corps et le sang du christ que l’on ingère métaphoriquement. Ces correspondances ne sont pas explicitées par mon commissariat : c’est toujours mieux de rentrer dans une exposition sans en avoir toutes les clefs, pour laisser place à l’interprétation. Si elle nous reste quand on en ressort, c’est qu’elle nous a interrogé. Que le public régisse est donc finalement plutôt excitant.

Il ne faut pas non plus oublier que l’exposition est volontairement construite avec un côté ludique. Quand on y entre, on est frappé par la grande photographie d’Ebbesen, Lust, avec ce sang qui macule les mains du modèle, dont on se rend compte qu’en fait il s’agit de jus de fraise. On passe ensuite à travers le rideau de Mélissa Boucher Morales, on se reflète dans ses impressions sur miroir. Au fond, dans le chœur, on tombe sur l’installation de Lucile Boiron, avec ces images qui masquent l’autel et dégoulinent sur les marches, avant d’être surpris par les images de Dune Varela, imprimées sur du marbre. C’est aussi comme cela que l’image est cannibale : en s’incarnant dans le minéral, le verre, le tissu, le plastique, si bien qu’on voudrait presque la toucher. Le cannibalisme in fine c’est l’image qui a dévoré toute cette matière, pour s’incarner dans le lieu d’exposition.

L’image cannibale

Rencontres de la Photographie, Arles

Jusqu’au 4 octobre 2026

Commissaire d’exposition, Alessandra Chiericato (née en 1992 à Milan, vit à Paris) centre ses recherches sur l’esthétique et la photographie. En 2019, elle a fondé la plateforme curatoriale The Room Projects. Elle a organisé plusieurs expositions, projections et conférences, et cofondé deux résidences d’artistes – La Maison d’Odile en France et le Centre Corradino d’Ascanio en Italie. Elle a également produit Square Meters, un podcast consacré aux ateliers d’artistes entre Paris, Milan et Dakar. Après une collaboration de 2021 à 2023 avec la galerie 31 Project, dédiée à la promotion des scènes africaines, elle rejoint la Fondation des Treilles tout en poursuivant ses projets indépendants.