Au-delà du score : Le football comme espace liminal
Esthétiques et politiques du football queer-féministe

Le football est souvent présenté comme un langage universel. Pourtant, ses règles tacites — qui peut jouer, comment, avec quel corps — dessinent un espace profondément normatif. Le football n’est jamais seulement un jeu. Il est une institution, un imaginaire, un dispositif de pouvoir qui organise les corps, les gestes et les récits collectifs. Sur un terrain de football, tout semble réglé : les lignes, les rôles, les corps attendus. Pourtant, c’est précisément dans ces cadres que peuvent surgir des formes de désobéissance silencieuse. Changing Room de Chiara Calgaro s’intéresse à ces écarts. Changing Room ne documente pas tant le sport que les frictions qu’il génère : entre corps et institutions, entre visibilité et contrôle, entre appartenance et exclusion. Dans un contexte où le football demeure l’un des bastions les plus résistants aux transformations sociales, Changing Room ne cherche ni l’intégration ni la normalisation. Il opère un déplacement. À travers une lecture queer-féministe des gestes, des structures et des symboles du jeu, le vestiaire devient un laboratoire sensible où s’expérimentent d’autres manières d’être ensemble, d’occuper l’espace et de produire du collectif.
Pendant près de quatre ans, ce projet photographique a mené l’artiste à découvrir, aller à la rencontre et documenter plusieurs clubs trans-féministes à travers l’Europe.Bien que son titre convoque le vestiaire, Changing Room ne s’attarde pas littéralement sur ce lieu. Il en fait plutôt une figure critique, un opérateur conceptuel permettant de penser le football comme un espace de transformation, de passage et de négociation identitaire. À partir de l’expérience collective d’un club trans-féministe de Bologne, dont l’artiste est membre, Calgaro explore le football comme un terrain où se rejouent des enjeux sociaux, politiques et corporels, et où des corps minorisés inventent d’autres manières de jouer, d’apparaître et de faire communauté.
Le vestiaire : seuil, scène, champ de forces
Lieu de passage par excellence, le vestiaire est généralement pensé comme un espace neutre, fonctionnel, presque invisible. Pourtant, son histoire révèle une densité sociale et politique particulière. Apparue avec la modernité sportive au XIXᵉ siècle, cette architecture matérialise une frontière : entre le public et l’intime, entre le corps social et le corps exposé. On y entre assigné à une position sociale ; on en ressort investi d’un rôle — athlète, performeur·euse, membre d’un collectif.En ce sens, le vestiaire relève pleinement de la liminalité telle que la définit Arnold van Gennep : un espace de suspension des normes, où les identités sont provisoirement déstabilisées. En plaçant le corps au centre de la perception, Merleau-Ponty permet d’en approfondir la lecture : si l’espace se constitue par le mouvement, alors le vestiaire est un lieu de fabrication identitaire. Les gestes s’y modifient, les corps s’y exposent autrement, les relations s’y renégocient.
Dans une perspective foucaldienne, le vestiaire peut être pensé comme une hétérotopie : un contre-espace où se concentrent à la fois surveillance, vulnérabilité et potentiel de subversion. Qui a le droit d’y entrer ? Sous quelles conditions ? À quelles normes corporelles faut-il se conformer ? Changing Room rend visibles ces lignes de tension. En donnant place à des corps qui déjouent les standards du sport institutionnel, le projet révèle la charge politique de ces espaces prétendument anodins.
Chez Calgaro, vestiaire et terrain deviennent des zones de transformation. Les lignes blanches, les ballons, les rôles de jeu cessent d’être des repères fixes : ils deviennent des éléments à reconfigurer. Les corps se recomposent par le mouvement, l’entraide, la répétition. Le vestiaire n’est plus un simple sas : il devient une scène où se fabriquent de nouvelles formes de visibilité et de communauté.
Corps en tension : rendre visible autrement
Changing Room repose sur un paradoxe visuel assumé : rendre visible en soustrayant à la reconnaissance immédiate. Les visages sont masqués, détournés, enfouis dans le cadre. Les corps apparaissent fragmentés, empilés, soutenus, parfois déséquilibrés. Cette stratégie s’oppose frontalement à l’iconographie sportive classique, fondée sur l’identification, la performance et l’héroïsation.
Calgaro détourne également l’esthétique Panini — cette archive populaire du football marchandisé. En reprenant ses codes tout en les déstabilisant, elle pose une question simple et radicale : qui mérite d’être collectionné·e, reconnu·e, mémorisé·e ? Quels corps entrent dans l’histoire visuelle du sport ?
Les corps représentés échappent à toute stabilisation identitaire. Ils rejoignent la pensée de Judith Butler, pour qui le genre n’est pas une essence mais une pratique, produite par des gestes, des répétitions et des contextes. Les images oscillent entre résistance et fragilité : dos tournés, visages dissimulés, corps portés par d’autres corps. La visibilité n’est plus une exposition frontale, mais une relation.
Le vestiaire devient ainsi un espace où l’on n’est pas seulement visible, mais visible autrement. La collaboration, l’interdépendance et le soin mutuel structurent les compositions. Les pyramides humaines, les corps qui se portent et s’équilibrent, contredisent l’imaginaire individualiste et compétitif du sport. Plutôt que de figer une « esthétique queer », Calgaro privilégie une esthétique relationnelle : ce qui importe, ce ne sont pas les identités représentées, mais les liens qui les traversent.

Performance, jeu, image : déplacer les règles
Historiquement, le vestiaire est un lieu de performance — du boudoir aristocratique aux infrastructures sportives contemporaines. Changing Room s’inscrit dans cette continuité tout en la déplaçant. Les corps y jouent des rôles, mais des rôles négociés, réinventés, partagés.
Performance, jeu, image : déplacer les règles
Historiquement, le vestiaire est un lieu de performance — du boudoir aristocratique aux infrastructures sportives contemporaines. Changing Room s’inscrit dans cette continuité tout en la déplaçant. Les corps y jouent des rôles, mais des rôles négociés, réinventés, partagés.
Les images sont le résultat de protocoles précis : dessins, schémas, discussions collectives. Elles ne documentent pas un réel donné ; elles construisent un espace où la performance devient un outil d’émancipation. Ici, la pensée de Deleuze affleure : les images fonctionnent comme des cristaux où s’entrelacent temps, mémoire et devenir.
Le projet alterne entre mise en scène et abandon : gestes athlétiques, moments de recueillements, portraits frontaux, dispositifs de soutien collectif et memorabilia de ces clubs trans-féministes à travers l’Europe.
Ce va-et-vient confère au travail une dimension expérimentale, à la croisée de la photographie, de la danse et du théâtre.
Un objet concentre cette logique : le maillot conçu à partir d’une image de tendresse entre deux joueuses. Symbole par excellence du sport institutionnalisé, il devient ici un support d’affect, un fragment d’intimité rendu public. Objet ordinaire, il condense une résistance discrète, interrogeant la manière dont les objets sportifs fabriquent — ou fissurent — les récits collectifs.

Vers une archive des possibles
En investissant l’un des espaces les plus normés de la culture contemporaine, Changing Room ouvre un champ d’exploration politique. Le projet révèle comment les institutions sportives organisent l’accès, la visibilité et la légitimité des corps, et comment les vestiaires restent, pour beaucoup, des lieux de contrôle où se cristallisent des rapports de pouvoir liés au genre, à la race, à la classe ou à la capacité physique.
Mais Calgaro déplace ces lignes. Elle montre le sport comme un espace de négociation, de solidarité et de réinvention des règles. En refusant la lisibilité immédiate, en privilégiant la collaboration à la compétition, Changing Room transforme le vestiaire en laboratoire politique.
Dans un contexte marqué par la montée des attaques contre les droits des personnes trans et LGBTQIA+, les images produites par Calgaro prennent une dimension archivistique essentielle. Elles documentent non seulement des corps et des identités marginalisées, mais aussi des gestes, des pratiques et des formes de vie collectives qui échappent aux récits dominants. Changing Room fonctionne ainsi comme une archive des possibles : une mémoire visuelle de solidarités, de vulnérabilités partagées et d’inventions relationnelles.
Cette archive n’est pas un simple témoignage. Elle est un outil politique, un réservoir de formes pour penser d’autres manières d’habiter les institutions, de jouer ensemble, de faire communauté. Changing Room ne propose pas un manifeste queer-féministe ; il en active les conditions sensibles.