Migration, montée des eaux, Monet…l'artiste Clément Denis conçoit la peinture comme un lien au vivant, capable de déplacer le regard face aux transformations de notre époque et à la grotte de Platon dans laquelle l’humanité se retrouve. / face aux transformations écologiques et sociétales de notre temps.


Dialogue entre Stefano Vendramin et Clément Denis


Stefano Vendramin: Comment la peinture s’est-elle inscrite dans votre parcours ?

Clement Denis : La genèse de mon rapport à la peinture est liée à une envie de mourir. Adolescent, j’ai pris un traitement contre l’acné, le Roaccutane, qui m’a plongé dans une dépression profonde.

Le jour où j’ai commencé la peinture, il s'est passé quelque chose, comme une sensation de libération. Le voile est tombé. Tout d'un coup, un futur que je n'avais pas est apparu. J’ai eu l’impression de découvrir les mots qui me manquaient.

A partir de ce jour-là, j'ai une relation intime avec la peinture car je lui dois quelque chose. Elle m'a offert une vie. Travailler tous les jours, c'est le minimum que je peux lui accorder. 


Stefano Vendramin: Pour un peintre, le choix du papier plutôt que de la toile peut surprendre. Qu’est-ce qui motive ce choix ?

Clement Denis : En 2015, je m’ennuyais de la toile. Elle me paraissait inerte.

Par hasard, j’ai utilisé du papier à fort grammage et j’ai retrouvé l’excitation de mes premières peintures. On travaille comme sur la toile, de couche en couche, mais le papier est un être vivant. Il y a une bataille ; une fois l’œuvre terminée, le papier sèche, il se retend.

On le pense fragile, mais il est souvent plus résistant que la toile. J’y vois un lien aussi avec l’humanité. À première vue, on a l’impression de quelque chose qui pourrait se détruire, alors qu’en réalité, il a cette capacité à dépasser la maltraitance. J’ai l’impression que nous sommes proches du papier, plus résistants qu’on ne l’imagine.


Stefano Vendramin: Le fait d’avoir vécu à Vétheuil, dans la maison où Monet a vécu, a-t-il influencé votre travail ?

Clement Denis : C'est étrange parce qu'aux Beaux-Arts de Paris, j'avais une touche un peu “impressionniste” et là-bas, on ne parle pas des impressionnistes. C'est une forme de tabou étrange. Je m’inspirais beaucoup plus de la peinture américaine.

En arrivant dans cette maison, j’ai redécouvert Monet. J’ai compris pourquoi on parle du maître. Il a été l'un des premiers à penser les séries en installations. On le voit avec Les Nymphéas

Je commençais alors à réfléchir à ma propre série où je voulais recréer des environnements, et j’ai établi une sorte de dialogue avec lui. Parfois, je lui demande un peu d’aide. Il a su traverser des périodes compliquées et s’imposer à l’étranger avant de trouver sa place ici. Nos parcours se rejoignent en cela.


Stefano Vendramin: Existe-il également un lien à votre intérêt pour le paysage comme l’un de vos sujets principaux ?

Clement Denis : Contrairement aux impressionnistes, je supprime toute trace d'êtres humains dans mes paysages. Ce qui m'intéresse, c'est de parler de l'humanité sans la représenter. Nous pensons la nature éternelle, mais tout a été modifié depuis le néolithique, à travers les guerres, l’urbanisme…Le paysage est déjà un portrait de nous-mêmes, donc je n'ai pas besoin d'en rajouter. L’enjeu, c’est de s’y remettre, de refaire corps avec.

Plus récemment, je me suis également intéressé au vent. Lorsque le vent s’anime, il révèle les volumes et les reliefs. La peinture l’a souvent mis à l’écart, alors qu’il est ce qui rend le paysage vivant.


Stefano Vendramin: Effectivement, le mouvement semble central dans votre travail. On perçoit une grande vivacité dans le trait de votre peinture.

Clement Denis : Je m’ennuie dans les peintures figées. J’ai besoin de voir l’image en mouvement, de la redécouvrir à chaque regard.

Réintervenir constamment, c’est aussi chercher le chef-d’œuvre, cette peinture qui est l'aboutissement, vers laquelle on tend toute sa vie sans jamais l’atteindre. C'est cette lueur dans le fond du tunnel qui nous mène à y aller toujours un peu plus dans sa profondeur.

Tout mon rythme de vie est lié à ma production. J’organise ma vie autour du moment où la bonne énergie va surgir.


Stefano Vendramin: Votre exposition à la galerie The Curators s’intitule Les Traversées. Faut-il y voir une clé de lecture ?

Clement Denis : Ce titre, choisi avec le galeriste Augustin Doublet, peut se lire dans plusieurs sens.

Il est aussi lié à ma vie plus récente. J’ai été amené à voyager, à résider et exposer en Asie et aux États-Unis. C’était, je crois, dans une quête de savoir si j’étais un bon peintre J’avais besoin de montrer, de confronter mon travail à d’autres regards. 

Cette exposition est donc l’occasion de présenter différents axes de mes recherches développés ces dernières années. On y traverse des séries stylistiquement et thématiquement très différentes, comme la montée des eaux, la migration, et plus récemment les paysages autour du vent. Traverser les œuvres, c’est aussi traverser des périodes de ma vie. L’exposition représente, en cela, un point d’étape pour moi.


Stefano Vendramin: Il y a une série dans l’exposition qui me touche particulièrement, qui s’appelle Le Chant du fleuve. C’est vrai qu’elle vous est venue dans un rêve ?

Clement Denis : En 2020, lors du premier confinement, j’étais à Noirmoutier. J’ai fait un rêve qui ressemblait à un cauchemar où j’étais sur une barque. Un capteur GPS s’est mis à biper, et j’ai su alors que j’étais chez moi, sauf que je ne voyais que les cimes des arbres émerger de l’eau.

Cela m’a inquiété de penser que, si j’avais des enfants, peut-être que je ne pourrais jamais leur montrer l’endroit où j’ai grandi. J’ai compris que j’avais besoin de créer une nouvelle série pour traiter cette question et la digérer. Préparer le spectateur, aussi, à ce qui va arriver.


Stefano Vendramin: Et qu’est-ce que l’on voit dans cette série ?

Clement Denis : C’est la première série que j’ai pensé dans une durée, avec une véritable mise en espace, sous forme d’installation, avec des sons, odeurs, sculptures, peintures…Le spectateur entrait dans l’espace et se retrouvait face à un mur d’eau. Les peintures étaient suspendues, comme une barrière infranchissable. Elle dialogue avec une œuvre très importante pour moi, La Vague de Hokusai, qui n’est pas en réalité une vague mais un tsunami. Je voulais retrouver cette sensation-là, de quelque chose qui nous terrifie.

Le monde change, c’est un fait. Mais on peut aussi appréhender le changement pour le vivre de manière plus agréable. Dans cette série, les personnages que l’on voit sont des figures que nous avons tous connues. Ce sont des images d’enfance, d’amis…Je voulais que cela nous parle à tous. Dans l’eau, ce qui va disparaître, c’est une part de nos souvenirs, de nos mémoires. Cela ne veut pas dire qu’ils s’effacent ; ils se transforment pour en créer d’autres.


Stefano Vendramin: Vous avez beaucoup représenté l’oiseau dans vos œuvres. Pourquoi cette créature en particulier vous fascine-t-elle ? 

Clement Denis : La série des oiseaux s’est développée en parallèle du Chant du fleuve. C’est une forme de trombinoscope d’espèces qui nous accompagnent depuis la naissance de l’humanité et qui disparaissent peu à peu.

Je pense souvent à une histoire en particulier : Dans les mines, les mineurs avaient toujours un canari avec eux. S’il cessait de chanter, c’est que l’air devenait toxique. Il fallait fuir. Le jour où nous n’entendrons plus les oiseaux, le problème sera que nous ne pourrons plus fuir.


Stefano Vendramin: Quel sentiment aimeriez-vous que le public emporte de vos œuvres ?

Clement Denis : Une autre série que je présente dans l’exposition s’appelle Au-delà des Lignes. Elle parle de migration, et se divise en trois chapitres : la fuite, l'attente, et la lutte.

Pour moi, la migration n’est pas seulement géographique. Elle est aussi intérieure, car ces trois étapes peuvent s’appliquer aussi à notre développement individuel, à la découverte de qui l’on est. 

Je l’ai présentée pour la première fois à New York, pendant les élections américaines. Évidemment, j’ai mon avis personnel, mais à travers la peinture, mon intention était d’ouvrir des questions, sans jugement, et de créer un espace de communication, pour démocrates comme pour républicains. J’espérais que les spectateurs perçoivent l’absurdité de certains discours, car l’humanité est une histoire de migration constante. Sans déplacement, l’homme n’aurait jamais accompli ce qu’il a accompli.

Ce qui m’a touché, c’est qu’un homme m’a dit dans l’exposition : « Je connais l’immigration parce que je suis moi-même immigré. J’ai dû partir, et ce que vous montrez, je le ressens : l’attente, le déplacement sans savoir où l’on va, la lutte pour se faire une place. » À ce moment-là, je me suis dit que j’avais réussi.


Stefano Vendramin: Votre engagement autour des enjeux sociétaux et écologiques est manifeste. Quel est le rôle de l’artiste, selon vous ?

Clement Denis : Avant le XXᵉ siècle, les artistes étaient au cœur des transformations scientifiques, urbaines et techniques. Les camouflages militaires et les éclairages urbains sont nés avec les artistes. Depuis, la science a pris le dessus. Nos sociétés sont aujourd’hui très façonnées par des logiques scientifiques.

Aux Beaux-Arts, on parlait beaucoup de collaborations entre artistes et scientifiques. Je me nourris aussi de la science. Mais ce n’est pas simplement en se rapprochant d’un chercheur que l’on réinstalle l’artiste au centre de la pensée. J’aimerais que l’on entende davantage les peintres en dehors des magazines spécialisés. Médiatiquement, on écoute des acteurs, des chanteurs, mais de moins en moins de plasticiens.



Stefano Vendramin: La beauté peut-elle sauver le monde ?

Clement Denis : Je crois que la peinture peut changer des vies, oui, comme elle l’a fait pour moi. C’est pour ça que je traite autant des thématiques qui me semblent importantes pour le présent.

Aujourd’hui, l’omniprésence du numérique nous pousse à fermer les yeux et à ne plus vraiment regarder les choses. Nous vivons dans un monde d’illusions. Je crois que nous ne sommes jamais vraiment sortis de la grotte de Platon ; l’habillage scientifique que nous collons au monde nous permet de l’expliquer, de le justifier. La création artistique est peut-être une manière de dépasser ces illusions, d’essayer de comprendre ce qui se joue derrière, visualiser ce qui nous paraît le moins palpable.

Des amis m’ont envoyé une photo l’autre jour en me disant : « Je comprends maintenant pourquoi tu as traité l’eau comme ça. J’ai l’impression de voir une de tes peintures. » Si une peinture permet à quelqu’un de regarder autrement, alors quelque chose s’est déjà passé.