J’ai retardé le moment des mots, les mots justes s’il en est, pour parler de Grave insulte au cerveau de Jean-Louis Poitevin. La raison en est qu’il ne s’agit pas ici d’une histoire, mais d’une absence d’histoire, une histoire étouffée au berceau. Des garde-fous protègent l’anonyme contre le danger du nom, on lui laisse un Je, comme on ne laisse qu’une consonne au personnage de K, pour comparaitre en personne. Le genre de personnage qui nous encourage à parler philosophie.
Le malheur de cette consonne-ci fut justement de se rêver Je, de créer sans le nom — privilège que seul l’Autre peut avoir ; le Je produit, et n’est autorisé à se rêver Je qu’aussi longtemps qu’il produit. Alors Je produit, selon la rigoureuse limite du désir de l’Autre. Toute son existence se destine à cette seule tâche. Que produit ce Je ? Qui est l’Autre qui veut ? Si le livre commence comme un roman policier, le fond de nos questions l’éloigne des codes du genre : là où la police incarne le Je de l’intrigue, elle se présente ici comme l’une des figurations de ce mystérieux Autre — dans la bouche de cette police, résonne la parole d’un autre, de cet Autre qui partout s’incarne autrement.
Jean-Louis Poitevin dévoile ici les rouages de la reproduction idéologique de la vie sociale — vie surveillée, marchandisée, vie qui ne se laisse pas vivre. Je songe à résister — sa bêtise fut de résister par l’art marchand — mais sa résistance semble être un rouage comme un autre. Je, à l’instar de l’homme sans qualité, envisage l’abolition de la réalité, notamment par le morcellement méticuleux de l’expérience sensible, mais quelle réalité reste-t-il à abolir ? Quelle expérience peut encore se présenter sans morcellement originaire ? Delclos, l’Autre de l’Autre, Dieu domestique du monde idéologique, a déjà tracé les limites du possible et du réel, ce qui donne l’ancestral sentiment d’être-pour-soi, de se projeter dans le monde, comme dirait l’autre. Désir artificiel de se projeter dans ce que nous nommons, avec la plus grande insouciance que promulgue la quotidienneté de la langue, le « Dehors ».
Ce que Jean-Louis Poitevin nous révèle ici, comme d’ailleurs le fait-il dans la totalité de son œuvre, c’est l’absence de dehors, de salut de la conscience. L’idéologie est sans dehors. Le spectacle imprègne jusqu’à l’idée de son anéantissement. “Mon désir me paraît un désir de parade, une telle mort, une mort de cirque, me dis-je maintenant, d’autant qu’il n’y avait pas pour moi d’acte plus impossible dans la situation où je me trouvais que celui de me donner la mort.” Alors le spectacle continue. L’œuvre se poursuit et se condamne en se poursuivant, à devenir une marchandise. L’écrivain lui-même n’est qu’une marchandise à survaloriser, lancée sur le marché de l'art et des mondanités – qui elles, ne se préoccupent aucunement des tracas de la subjectivité. Nul profit pour le producteur, Delclos prend tout. Ses biens, son appartement, ses crayons, son papier, sa liberté ont été vendus, sans contrainte ni témoin. Le droit au désir a été vendu et prohibé par la vente. Je ne peut se présenter que sous la figure d’un objet marchand, d’une relique qui s’est un temps rêvé autre des autres, c’est-à-dire sujet. Delclos expose tout. Il ne fait plus commerce d'œuvres d'art, mais d'artistes. Ça dure plus longtemps un artiste. Ça se conserve dans un Je comme dans du formol. La politique n'est pour lui que la réglementation de ses droits d'objet. Je peut respirer, se mouvoir, aussi longtemps qu'il écrit.
On serait tenté de se résigner à la condamnation, oublier le rêve et produire pour un Autre, qu'il soit Delclos, Bernard Arnaud, Jeff Bezos, s'il ne se trouvait pas dans l'objet, non seulement l'anéantissement du sujet, mais aussi, toute la fragilité de l'idéologie, qui ne se conserve qu'aussi longtemps qu'il existe des objets producteurs d'autres objets. Ne plus chercher de Dehors est la condition pour se réapproprier le Dedans. L'expropriation est alors l'impossible exigence du sujet qui se serait lassé de rêver.
L'histoire commencerait enfin.