Pourquoi es-tu parti, bourreau au doux pennage ?

Plus l’ombre, à mes côtés, éployée de tes ailes.

Seul à l’attachement, sans ton compagnonnage,

Me voilà de toi vide et plein du même zèle.


Rappelle-toi du cri qui a percé la nuit,

Ce premier hallali d’une longue série.

Dans ce jeu sans pitié, aucune proie ne fuit ;

La chasse est ouverte, mes poumons aguerris.


Hurlant dans le désert, adossé au Caucase,

Je commençais alors le début de mon bagne.

Tu revenais sans cesse, apercevant ta base ;

Connais-tu mieux mes flancs que ceux de la montagne ?


Désaffecté au pied de ce roc solitaire,

J’avais pour embrasure un cachot sans volets.

De mon haut marchepied qui surplombe la Terre,

Je guettais dans l’azur le point noir qui volait.


Il me souvient encor en ces jours découverts,

Des mélodieux accords des doux vents oiseleurs.

Tu fondais sur mon corps déjà le bec ouvert

Revenant à mon port que tu prenais pour leurre.


J’étais servile et lié quand tu m’as pris pour cible ;

Tu salivais beaucoup de me sentir piégé.

De ton bec-tunnelier à la vrille insensible

Tu torpillais de coups mon château assiégé.


Tu fonçais tel l’éclair sur mon tronc à couvert,

Qui t’attirait à lui, comme l’arbre la foudre.

Et tes doigts affutés me prenaient à revers,

En répandant mon sang comme traînée de poudre.


Tu t’es blotti en moi, aiguillonnant mon foie ;

Mais était-ce mon foie ? Non, je ne le crois pas.

Il s’est trompé d’organe et pris goût toutefois,

Nidifiant mon coeur dans de copieux repas.


Il me préférait cru, de rien assaisonné ;

Rapace carnassier, prisonnier asservi.

Si son envie accrue bientôt se raisonnait ;

L’appétit rassasié : le dîner est servi !


La succube est en moi, me suçant les entrailles,

Mais jamais une fois de mes plaies je succombe.

C’est bien là mon destin — sur l’Olympe on me raille —

La torture finale et le sort qui m’incombe.

Les Dieux m’ont fait martyr cloué au pilori ;
Tu es ma liberté fuyant à tire-d’aile.
En te suivant partir ma tête endolorie
Te voyait survoler des nuées d’hirondelles.


Pour la scène apprêtés nous retrouvions nos rôles :

Toi l’orfraie sémillant, moi le captif ilote.

L’animal affaité reprenait le contrôle :

Palpitant frétillant sous le joug du pilote.


C’est un poison létal sans remède avéré

Qui intérieurement consume et me lèche ;

Cautérisant dûment dans le corps opéré

La peau brûlée à vif qui s’embrase en flammèches.


Terrible corrida où le rouge a coulé,

Je me débats des bras à la roche acculé,

Comme un chiffon rapide agitant pour saouler

Les tourments torrides de mon sang maculé.


Condamné au malheur, géhenne quotidienne,

J’imaginais qu’un heurt de l’aigle qui me nuit

Finirait par briser les chaînes qui me tiennent.

Aurais-je mieux prisé à tes traques l’ennui ?


Savamment entravé de mes fers infrangibles,

J’ai maudit les longueurs en songeant à ta huppe.

Quand bientôt revenait ton aigrette intangible...

Il y a des langueurs que ta présence occupe.


Entre chaque entrevue que le temps était long !

Je vivais dans la peur, ton départ m’isolait,

Redoutant moins la pluie et l’auguste aquilon

Que la monotonie qui me camisolait.


Chaque jour j’ai rêvé de mon coeur picoré

Par le bec acéré de mon aigle adoré ;

Chaque jour éprouvé mon plexus perforé

Dans ce tendre festin que ta faim dévorait.


Chaque jour ressenti mon centre déchiré

Aux artères sorties que ta serre enserrait.

Chaque jour consenti à ta griffe affairée,

Dans l’organe serti de douleurs resserrées.


Voici sans un sursis, sans lutter à deux mains,
L’infinie ritournelle en boucle répétée :
Le supplice aujourd’hui est le même demain.
Te souviens-tu de moi, le triste Prométhée ?

Tu étais le violeur mort-de-faim et accroc,

Toi mon noir séraphin et mon démon ailé.

Moi j’étais le voleur orphelin de tes crocs,

Dans le fléau sans fin de mon corps flagellé.


Je résistais exsangue, accroché à mes sangles,

Dans ma pauvre ergastule où souvent j’ai pleuré ;

Tu étais le geôlier, qui protégeait mes angles,

Réconfortant mon coeur, une fois effleuré.


Mais te voici parti aussi vite venu,

Tu es passé à l’acte et ma chair reste nue.

Ce n’était pas le pacte ensemble convenu,

Car sans contrepartie tu n’es plus revenu.


Je suis en désarroi, depuis abandonné,

Par l’oiseau-roi auquel je m’étais adonné.

Que le crime est en somme après tout pardonné —

D’être amoureux de l’Homme, et puis tout lui donner.


De ce rendez-vous diurne il faut cicatriser

Sans jamais oublier ta nuptiale livrée ;

Mes vaines volontés n’auraient pas su briser

Les chaînes d’un amour dont tu m’as délivré.