Il arriva à la porte. Puis, il s’arrêta. Ce n’était pas une hésitation. En chemin, il avait été frappé par la pensée ; à présent, il était retenu par elle. La porte était ouverte. Il ne voyait encore que les choses immobiles dans la lumière. Rien ne bougeait. Aucun vent ne passa. Pas un brin d’air.
C’était comme si, aux bords du monde, un rectangle avait piégé tout le vent.
Puis, lentement, l’espace s’anima. Le lit était contre le mur. Le drap projetait une lumière pâle. Sur le mur, une surface claire, aux contours nets. Le bois du lit la captait. Les cases vides des étagères étaient comme une bibliothèque sans livres. Pendant un instant, il crut voir un temple. Non pas parce qu’il y avait là quelque chose de sacré. Mais parce que tout semblait dirigé vers une absence. Soudain, il vit la peau. D’abord, rien qu’une tache claire dans l’espace calme. Puis le corps, endormi, sur le lit. Allongée, sa nudité était encore inconsciente.
Son regard ralentit. S’aiguisa. Comme s’il était interdit à sa pensée de ne pas s’élever face à cet être. Comme si en sa présence, il ne pouvait pas rester lui-même. Ainsi, son apparition fit entrer dans la pièce une puissance, quelque chose de très ancien, comme la première soumission, la première honte, qui arrête un homme et retourne son être intérieur contre lui-même.
Au-dessus du lit flottaient de petites poussières, traçant un chemin à peine visible dans la lumière. Le corps apparaissait et se dérobait tout à la fois. Ainsi, son repos était vivant. Les seins se soulevaient légèrement et s’abaissaient presqu’imperceptiblement selon un mouvement tout juste perceptible. Tout était dans un rapport silencieux / chaque chose était reliée aux autres par la matière du silence , comme si le corps et l’espace obéissaient à une mesure archaïque, dénuée de bruit.
Lorsque son regard s’arrêta sur le ventre, au niveau du nombril, au-dessus du sexe, il lui sembla qu’il y avait là une petite profondeur qui l’appelait, comme le trou que dessine une pierre lorsqu’elle tombe dans l’eau. Ses yeux gravitaient autour de ce creux, lentement, presque en tâtonnant, comme deux doigts qui tournent en cherchant le dernier des cercles concentriques.
Alors, son regard sur elle changea. Non seulement sur sa tranquillité, mais également sur sa délicatesse. Elle était là, immobile, et pourtant rien en elle n’était muet. Tout parlait. La peau, la courbe, l’ombre fine au-dessous ventre, le sommeil, qui ne la séparait pas du monde, mais l’y s’enfonçait plus profondément. On aurait dit que quelque chose fleurissait en elle, invisible et pourtant là, comme son souffle.
Son regard, cependant, n’était plus seulement préoccupé par cette présence, mais par le rêve qui l’habitait. Et c’est là que le manque se fit connaître. Non qu’il lui manquât quelque chose. Mais parce que c’était elle qui lui manquait, encore là, encore visible, et pourtant déjà enfuie là où son regard ne pouvait plus la suivre. Alors il descendit plus loin, lentement, jusqu’au seuil du vide, assombri par tout ce qui ne peut pas être dit et qui pourtant aspire à l’être. Ainsi, le silence lui-même semblait parler. Cela se fit sans bruit, comme une fonte intérieure, lente comme la cire qui tient encore sa forme alors qu’en son cœur, elle cède déjà. On aurait dit que quelque chose en lui voulait rester là, réveiller la dormeuse, réunir ce qui était séparé.
Une brise traversa la pièce. Elle était fine, mais perceptible. Elle guida son regard vers la fenêtre ouverte. Là, s’étendait un paysage où se dressaient des cyprès à perte de vue.
De loin, ils étaient comme des flammes vertes dans le ciel bleu turquoise, comme s’ils s’élevaient dans un feu vivant.